vendredi 23 juin 2017

Commencer le compte à rebours




Je suis allée m'inscrire à la maternité.
Là où deux de mes enfants sont nés. Là où les tables d'accouchement sont placées exactement face à la Méditerranée... et où les immenses baies vitrées des chambres donnent sur le bleu, le bleu et rien que le bleu.

Cette vue sur cette photo, à l'étage des salles de naissance, c'est celle que j'avais quand j'ai donné naissance à mon fils. Le rêve...

Après le 14 juillet dernier, des travaux de sécurisation de la Prom' ont été entamés.
Le lendemain de l'attentat, quand j'ai appris ce qui s'était passé (en découvrant sur mon téléphone une cinquantaine d'appels et de messages inquiets... d'ailleurs, maintenant, je ne mets plus mon téléphone en mode silencieux, la nuit), j'ai très vite pensé à cet hôpital, que je connais bien... à ces femmes à l'intérieur qui, au moment du drame, sous les feux d'artifice, et pile en face de là où il a commencé, donnaient la vie... et à ceux qui étaient occupés, comme à leur habitude, à en sauver d'autres.





Pour le contraste, on est servis.

Je vais accoucher ici un an après. Si les statistiques sont bonnes, compte tenu de l'avance de mes premiers bébés par rapport à la date du terme, pour chacune de mes grossesses... je pourrais même accoucher ici le 14 juillet.

Le lendemain de l'attentat, j'avais révoltée par cette capacité de certains humains à détruire, en quelques secondes, des vies qu'on avait mis neuf mois à construire, des années et des années à nourrir, à nettoyer, à câliner, à faire grandir, à soigner, à guérir, à relever, à accompagner, à écouter, à instruire, à adoucir, à guider, à rassurer...
Le lendemain, mon point de vue, CQFD, c'était que la mort était plus forte que la vie. La vie est une bougie dans le vent...

Alors que je pensais m'être très bien remise de mon week-end parisien entre filles, et de ma soirée du 13 novembre, passée, avec mes amies, calfeutrée dans un restaurant au milieu des fusillades... ce nouvel attentat, dans ma ville, est venu me mettre une grosse claque. J'ai broyé du noir une bonne partie de l'été. La colère, la peur, l'angoisse, la parano, l'incompréhension, étaient les sentiments dominants.

Alors ce petit quatrième, qu'on a décidé de faire à mon retour de ce fameux week-end parisien, et qui finalement, malgré mes doutes et mes atermoiements estivaux, a trouvé sa place dans mon ventre après l'été, quand j'ai commencé à voir la vie autrement... il est finalement le signe qu'en fait, on peut choisir de voir que la vie est plus forte. C'est "juste" une question de point de vue.


Je suis consciente que ce billet ressemble à une tartine de clichés. C'est un peu mièvre, un peu bateau, mille fois lu et entendu. Il n'est pas spécialement original, pas particulièrement glorieux ni même légitime, et même un peu égocentrique: rien ne me différencie vraiment des soixante-cinq millions de français qui font, chacun, comme ils peuvent au quotidien pour supporter les lourdeurs de la vie... et surtout, je n'ai pas vécu de réelle épreuve, en comparaison des familles des victimes...

Il n'empêche que j'y exprime quelque chose qui est très fort en moi, depuis ces deux évènements... et que je n'avais pas identifié avant, au moment de faire nos premiers enfants: cette espèce d'élan vital, très mystérieux, dont on est conscient de l'existence, en théorie (si cette pulsion de vie un peu supérieure n'existait pas, qu'est-ce qui pourrait bien pousser l'humanité à se reproduire avec autant de sérieux, depuis tous ces millions d'années, malgré les conditions de vie plutôt compliquées, ici-bas, pour l'humain moyen?)... mais que j'ai vraiment l'impression de vivre, en ce moment, intensément.
Je suis contente d'en avoir conscience à présent. J'ai l'impression que cela apporte quelque chose, un sens nouveau, à la maternité.

On a tous nos petites méthodes, qu'on développe pour contrer l'adversité, les coups durs, et cette angoisse, qui apparait, insidieuse, dans les moments où tout va bien... que le ciel nous tombe sur la tête.
Certains décident, en réaction, protection, de ne pas faire d'enfants "pour ne pas les faire vivre dans ce monde terrible"... d'autres, dans une vision inverse, et qui ressemble plus à la mienne, choisissent au contraire d'en faire, pour rester du côté de la vie.
Chacun son chemin.

Ce petit quatrième tant attendu était rêvé, imaginé, souhaité, depuis bien longtemps... mais ce sont ces évènements qui ont concrétisé, clairement, précisément, notre envie de sauter le pas.
Je trouve cette petite folie très symbolique.

C'est très difficile de répondre à la question "pourquoi fait-on des enfants?", je ne suis plus très sûre d'ailleurs de vouloir l'expliquer de manière rationnelle... le désir d'enfant n'est pas quelque chose de cartésien, qui s'explique, se commente, se mesure, se compare, se juge... ça se vit, au plus profond de soi, c'est tout.

J'arrive à la fin de ma grossesse, et c'est le moment pour moi de relire le texte que j'avais écrit, justement, sur cette question du "désir d'enfant", et ce qui nous avait finalement poussés vers cette aventure d'agrandir encore un peu la famille: "quatre ou pas cap?"


J'entre maintenant dans cette phase bien spécifique de la fin de la grossesse, où j'ai l'impression de m'apaiser. Malgré mes complaintes des mois précédents, malgré les contraintes physiques évidentes, la fatigue, les douleurs, les privations... le temps a donc fini par s'écouler! Et je la savoure, cette période finale... et ces moments de calme pendant lesquels je caresse mon ventre, j'essaie de visualiser la position de mon deuxième fils (clairement, vu les coups que je reçois régulièrement sous le diaphragme, et qui me coupent la respiration par surprise, il sait déjà bien se propulser avec ses jambes!)

Je prépare nos affaires, j'essaie de me faire une petite valise agréable, je me suis acheté des produits de beauté sympa, des jolies chemises de nuit, pour donner à ce séjour un petit côté "week-end" (le Negresco est à deux pas, avec un peu d'imagination, et si l'on ferme les yeux sur le rite de passage un brin douloureux à l'entrée, c'est à s'y méprendre: cette maternité, c'est vraiment l'hôtel!). Bon, ne me demandez pas pourquoi j'ai aussi fait une razzia sur les maillots de bain... ça doit être encore mon coté optimiste, certainement!


Je me repose encore un peu... (je me suis fixé une date théorique, après laquelle je laisserai, si mon peu d'énergie me le permet, libre court à toutes les folies de mon corps: ascension d'un phare, randonnée au bord de l'eau, séances de yoga, danse dans le salon musique à fond, voire, plus dingue encore: nettoyage des vitres, qui sait!)
J'ai à la fois hâte d'y être, et pas envie de presser trop les choses.

Et puis j'attends!


photo prise l'année dernière par Jean-Chou, 2 jours après le 14 juillet.
L'insoutenable Légèreté de l'être...




1 commentaire:

  1. Je tergiversais depuis des années : enfant, pas enfant, ... Il y a eu le 13 novembre, que j'ai vécu de très loin pourtant. En janvier, j'étais enceinte.
    Le sidération a déclenché un élan de vie en moi que rien n'a pu rationnaliser : il fallait seulement que la vie s'impose je crois...

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