jeudi 15 juin 2017

Celle qu'on croise dans la rue





Quand on sort le soir, juste tous les deux (avec la pastèque que j'ai bien cachée sous ma robe), les regards des gens sont tendres et empathiques: 

Hier soir, au croisement de cette rue sur la photo, un touriste américain s'est arrêté, avec sa femme et ses enfants adolescents, et m'a dit, nostalgique, que j'étais aussi belle que sa femme quand elle était enceinte, et nous a souhaité tout le bonheur du monde.
Une serveuse m'a regardée, attendrie, en me disant qu'elle aussi avait accouché en été, et que d'ailleurs si je voulais m'assoir sur le canapé, j'y serais mieux.
Un monsieur au restaurant m'a félicitée, en me disant que c'était beau, cette vie en création. Il a trinqué en notre honneur, de loin. Ue petite fille s'est postée près de moi, juste pour me regarder, avec un grand sourire.






Juste tous les deux, on est pris pour un jeune couple qui attend son premier bébé. De "vrais" jeunes couples, nous regardent, la jeune fille souvent un peu envieuse, se tournant juste après vers son fiancé, l'air interrogateur, mais le moins insistant possible, et lui, lui répondant d'un sourire, complice, qui signifie: "ok, ce sera pour bientôt".
On nous donne des conseils, on nous encourage, on nous dit "profitez!" ou "Y a que ça de vrai". Et c'est un vrai bonheur de se sentir un peu "choyée" dans le regard des gens.
Ces accès de tendresse, cette proximité, parfois accompagnés d'une caresse sur mon ventre, de la part de parfaits inconnus, ne m'ont jamais dérangée, ces entrées en contact me procurent même, plutôt, des bonnes ondes. Tout ne me manquera pas dans la grossesse, mais ce sentiment d'être un peu à part, un peu sacrée, celui de réveiller, qu'on le veuille ou non, quelque chose d'intime et d'universel chez certaines personnes, oui, il fera sûrement partie des souvenirs agréables.

Les hommes, de tous âges, que je croise, régulièrement, quand je suis seule, ont même souvent un regard particulièrement doux, attentif et protecteur (pas du tout le même regard que l'on récolte quand on n'est pas enceinte, si vous voyez ce que je veux dire... ). 
Parfois même, il y en a un qui s'arrête une seconde dans la rue pour me laisser passer, et qui me dit, en s'effaçant, respectueux, "vous êtes belle!". Un ouvrier qui arrête son marteau-piqueur sur mon passage, un cadre en costume ou un petit vieux. Ça me touche et me surprend à chaque fois; je me sens "protégée" et c'est agréable.


Quand je suis avec mes trois enfants, je suis régulierement amusée du contraste dans les réactions des gens: je peux vous dire que je n'échappe pas aux regards interloqués, voire agacés, la plupart du temps exclusivement féminins, d'ailleurs: cette semaine encore, une jeune femme d'une trentaine d'année, visiblement très pressée et très occupée, en nous croisant à la sortie de l'école, a levé les yeux au ciel, puis soupiré, surlignant le tout d'une moue blasée, dérangée qu'on prenne autant de place sur le trottoir, en me lançant un "eh ben bon courage hein". 
D'autres donnent un coup de coude à leur mari pour leur dire un mot à l'oreille sur mon passage, désignant du menton mon ventre rond, et mes trois petits canetons m'emboitant le pas en file indienne, sans s'encombrer des précautions de discrétion.

Je ne suis alors plus la future primipare, toute auréolée de l'innocence de la jeunesse, qui se lance dans la grande aventure, qui fait un peu rêver les passantes. Je suis devenue... la mère un peu folle, qui doit être un peu bizarre, celle qui n'a manifestement pas trouvé où était le bouton "stop".
Les regards des femmes sont souvent moins attendris, plus secs (plus concernés par le concret?), comme fatigués par procuration, m'avertissant peut-être de la dureté de maternité. Ils se radoucissent chez les petites grands-mères, qui sont nombreuses à s'arrêter pour me dire un petit mot gentil, se rappeler avec moi comme la découverte de la maternité, cette lointaine expérience, a été une grande joie. 
Les regards des hommes, eux, restent toujours tendres, protecteurs, respectueux (oserais-je "admiratifs"?). Etre père éprouve peut-être moins le corps et le coeur qu'être mère? Qui sait...


J'adore observer tous ces changements que provoque mon évolution physique. 
Plus largement, être observatrice, avec recul, des humains que je ne connais pas, avec qui je cohabite ici-bas, et qui font comme moi: qui ont une journée à vivre, qui ont l'air de se débrouiller, qui se débattent parfois. J'ai toujours aimé regarder les gens moi aussi, ceux qui passent devant nous quand on est installé à une terrasse de café. 
M'imaginer leurs vies, essayer de comprendre pourquoi les uns traversent une rue, ou la vie, en souriant, les autres, un peu plus courbés, en serrant les dents... sans savoir rien de leur vie, évidemment, et en sachant que les apparences peuvent tromper.

J'ai toujours en tête le sourire d'une de mes amies, G., aujourd'hui enceinte de son troisième bébé... vous savez, la fille qui fait rêver: belle, bien habillée, au sourire ravageur, avec un mari attentionné, qui part en vacances au paradis, toujours entre deux avions, celle pour qui, sur le papier, la chance a toujours l'air de tourner... celle qui peut provoquer des jalousies, des "pfff...", des "mais cette fille a tout".
Elle a perdu deux fois des bébés, à six mois de grossesse. Elle m'a montré un jour ses ridules au coin de ses beaux yeux bleus, et m'a dit "ça, ces rides un peu prématurées, c'est la trace, sur mon visage, des deux bébés que j'ai pleurés. Ca me vieillit un peu, on peut trouver ça moche... mais moi j'y tiens, à ces ridules, c'est la marque qu'ils ont existé". (moi, sans savoir, j'aurais plutôt parié que c'était à force de trop sourire, qu'elle avait récolté ces jolies petites rides d'expression). Elle a hésité, bien sur, après ces épreuves... et puis, elle a choisi d'emprunter la voie du sourire. Pas le petit sourire discret, mais celui éclatant de celle pour qui la vie est belle à l'excès.
Cette rencontre amicale m'a beaucoup marquée, tant ce que dégageait cette fille, dans la rue, était à mille lieues de ce qu'on aurait pu imaginer.

Tout comme mes amies Laetitia, l'auteur de l'Instinct de vivre, ou Ingliche Titcheur... les passants ne savent pas que ces mères de famille nombreuse le sont devenues après avoir vécu les épreuves du deuil périnatal ou du parcours du combattant de la procréation médicalement assistée... et que si elles ont fait le choix, ce fameux "choix" que la chance leur a finalement permis, d'avoir "beaucoup" d'enfants, ce n'était pas un hasard... 
Je sais que c'est terriblement cliché, mais la mort, le vide, ne sont jamais très éloignés de ces ventres qui se remplissent... et c'est ce qui fait la beauté, la violence, le sens et le mystère de la maternité.
C'est aussi ces futures mères-là, que l'on croise dans la rue. 

Les regards des gens qu'on croise ne nous donnent rien de concret, rien de tangible, ils lancent, à qui veut bien les capter, juste quelques indices, réveillent simplement des ressentis, qui amènent à des potentialités, des hypothèses à formuler, des histoires à imaginer. Si on le veut. 
Ça m'amuse, ça m'interroge, ça m'inspire...

Et ça me rappelle, aussi, qu'il faudra que je sourie, que j'aie, si je peux, un petit mot gentil, plus tard, en direction des futures mamans que je croiserai dans la rue. Et en plus, c'est gratuit.


7 commentaires:

  1. Très joli billet. Ce que tu dis est très vrai.
    Belle fin de grossesse à toi !

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  2. Quel beau billet! Le regard des gens est toujours très particulier. Personnellement je suis toujours un peu gênée par ce jugement permanent des gens qui pensent deviner notre vie juste parce qu'on sourit ou qu'on fait la gueule. Et d'autant plus quand on est enceinte! C'est sûr que ça remue des choses très intimes et universelles à la fois, de voir une femme enceinte, mais ça n'empêche pas de garder ses avis pour soi... :)

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  3. Un très bel article sur la maternité. Moi, par contre, je n'avais pas spécialement aimé être l'objet de tant d'attention voire d'indiscrétions. Comme toi, depuis que je suis maman et que j'ai connu 2 grossesses, j'essaye d'être plus attentive et bienveillante, avec les femmes enceintes, ou les mamans de jeunes enfants qui parfois galèrent face à une colère et se sentent gênées.

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  4. J'ai toujours eu de la tendresse pour les futures mamans et "jeunes accouchées".
    Encore plus peut etre pour celles qui osent vivre leur projet de famille (tres) nombreuse, s'affrichissant de la "norme" et du regard des autres.
    J'y vois une forme de force et de courage, le courage d'oser vivre ses rêves, qui peut s'exprimer de bien des façons d'ailleurs sans forcément passer par la case maternité

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  5. Magnifique billet. Les larmes aux yeux... J'ai ressenti tout cela lors de ma 3ème grossesse. Tu m'as donné envie d'avoir un petit 3ème et je crois que tu vas me donner envie d'avoir un ou une 4ème même si j'ai dit que j'avais appuyé sur le bouton "STOP". Je ne peux pas me dire que je ne serai plus jamais enceinte, que je ne serai plus "sacrée" comme tu le dis si joliment. J'ai 3 garçons aujourd'hui de 6 1/2 ans, 4 1/2 ans et 10 mois et toujours cette petite lueur qui me dit que ce n'est peut-être pas terminé. Je trouve les femmes enceintes magnifiques, magiques. C'est la VIE.

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  6. Oh mon dieu j'ai les larmes aux yeux ....merci

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